La Basilique à travers les âges

Les curés au service de Marie

 
 

L'Abbé Chanal
1860 - 1872

 

 
 
Extraits du Livre du Centenaire : "Un siècle à Notre-Dame des Victoires" de François Veuillot et préfacé par l'abbé Charles Jourdain, Curé de la Basilique Notre-Dame des Victoires, Directeur de l'Archiconfrérie, en la fête de la Présentation de la Sainte Vierge le 21 novembre 1936.
 
 

 

Le Cardinal Morlot, pour succéder au fondateur de l'Archiconfrérie, fit choix d'un prêtre à sa ressemblance. Quand l'abbé Chanal apparut dans la chaire de sa nouvelle paroisse, un murmure frémissant courut sur toutes les lèvres : "C'est l'abbé Desgenettes rajeuni".

En vérité, la similitude est plus profonde qu'une expression de visage ou un air de famille spirituel ; certains épisodes, déjà lointains, révèlent, en ce nouveau curé, un courage et un dévouement qui l'apparentent au prêtre héroïque, dont la jeunesse osa défier la Terreur et braver le typhus. Vicaire à Conflans, l'abbé Chanal, en 1830, a défendu, contre les émeutiers, la maison de Mgr de Quélen et, deux ans plus tard, il a soigné les cholériques au péril de sa vie.

Enfin, dans la suite, à l'exemple du curé dont il va prendre la succession, ce sont les âmes pécheresses dont il a guéri les plaies, et les innocentes qu'il a protégées du mal. L'avenir accentuera ces analogies. Peu de temps avant sa mort, dans le neuvième et dernier numéro de ses Annales, l'abbé Desgenettes avait résumé son esprit, son programme et son but en quelques objurations touchantes, qui prennent une valeur de testament :

"Et vous, s'écrie-t-il à l'adresse de ses collaborateurs, vous, mes chers et bien-aimés confrères, fidèles à la sainte et glorieuse mission qui vous a été confiée, quand la grande Reine nous a enrôlés sous le saint étendard de son Cœur Immaculé, redoublez de compassion, de charité pour les pauvres pécheurs ; ils sont si malheureux ! Priez, priez pour eux avec un redoublement de ferveur. Vous avez eu le bonheur de contribuer à la conversion, au salut d'un nombre immense ; combien d'autres ont encore besoin de votre secours ! Dites, redites à ceux qui vous entourent les bienfaits de Marie ; parlez-leur de sa tendre compassion pour les pécheurs et surtout pour les plus désespérés ; vous amollirez leurs cœurs et les disposerez à entendre la voix de la grâce".

 
Le premier soin du nouveau curé de Notre-Dame des Victoires, en reprenant la publication des Annales, qu'il rendit mensuelles à partir du mois d'août 1861, fut de recueillir ce mot d'ordre et de le réaliser dans son ministère. Il voulut, d'abord, déposer aux pieds de Pie IX les prémices de son apostolat dans cette paroisse ressuscitée par le Cœur Immaculé de Marie, et le Pape, non content de lui répéter que, sous le poids des épreuves, il comptait toujours sur les prières de l'Archiconfrérie, daigna, derechef, ouvrir en sa faveur les trésors de l'Eglise.

L'ancien sanctuaire de la place des Petits-Pères se vit, par la munificence pontificale, enrichi de l'Indulgence Plenaria perpetua quotidiana, l'apanage ordinaire des basiliques romaines. Et puis, dix années durant, le successeur de l'abbé Desgenettes ne fréquenta plus à Paris que son confessionnal, sa chaire, son autel et son bureau. Brûlé d'un zèle infatigable, il devait s'y consumer. La guerre, la défaite et la Commune achevèrent de l'éteindre. Pendant le siège, en dépit des privations et des angoisses également déprimantes, il avait su maintenir en perpétuelle intensité ce foyer de prières et d'énergie dont il était le gardien. Du moins, avait-il connu le réconfort de voir son église envahie par les foules suppliantes et confiantes et d'y sentir la protection de l'Immaculée. On ignore trop qu'au soir du 17 janvier 1871, alors que s'ouvrait devant l'autel marial, une suite de prières solennelles en faveur de la patrie, - l'heure même où les enfants de Pontmain recevaient l'annonce de la miséricorde, - les pèlerins de Notre-Dame des Victoires apprirent par une communication mystérieuse que le ciel intervenait.

L'abbé Amodru, premier vicaire de la paroisse, était en chaire ; il s'interrompit brusquement, comme celui qui entend un message, et, reprenant soudain la parole, affirma qu'à ce moment précis, la Mère de Jésus sauvait la France. La Vierge, une fois de plus, avait témoigné sa prédilection pour ce sanctuaire. Le démon, quelques mois plus tard, entreprit de se venger. Les communards aux abois, qui brûlaient la Cour des Comptes et les Tuileries, traînèrent des barils de pétrole sous les murs de l'église privilégiée. Seulement, ils voulurent d'abord, après avoir emprisonné quelques prêtres et quelques fidèles, la livrer au pillage et à l'ignominie. Le sac en fut abominable, aggravé de profanations sadiques et de mascarades sacrilèges.

On dépouilla la Vierge et l'Enfant de leurs couronnes d'or et de gemmes ; on viola le tabernacle et l'on s'empara des vases sacrés ; les ossements de Sainte Aurélie, la martyre des catacombes offerte par Pie IX et couchée sous l'autel, furent semés au hasard ; enfin, arrachée de son tombeau, séparée de son corps, piquée sur un fusil, la tête vénérée de l'abbé Desgenettes se vit promenée au milieu des rires et des blasphèmes, dans cette même église qu'il avait saturée de bénédictions. Mais, quand le 24 mai, fête de Notre-Dame Auxiliaire, les plus acharnés de la bande s'esquivèrent au clairon des Versaillais, la statue miraculeuse demeurait debout dans l'édifice intact. L'abbé Chanal, épuisé par le siège et condamné au repos, ne fut pas témoin de l'horrible attentat.

C'est l'abbé Amodru, qui dans la pieuse église, en dépit de la Commune, et d'ailleurs avec une intrépidité qu'il faillit payer de la mort, avait assuré jusqu'à cette invasion la vie religieuse.

Peu de temps après, le curé, démissionnaire, était remplacé par l'abbé Chevojon.