Le Cardinal Morlot, pour succéder au fondateur de
l'Archiconfrérie, fit choix d'un prêtre à sa ressemblance. Quand l'abbé Chanal apparut dans la chaire
de sa nouvelle paroisse, un murmure frémissant courut sur toutes les
lèvres : "C'est l'abbé Desgenettes rajeuni".
En vérité, la similitude est plus
profonde qu'une expression de visage ou un air de famille spirituel ;
certains épisodes, déjà lointains, révèlent, en ce nouveau curé, un
courage et un dévouement qui l'apparentent au prêtre héroïque, dont la
jeunesse osa défier la Terreur et braver le typhus. Vicaire à Conflans, l'abbé Chanal, en
1830, a défendu, contre les émeutiers, la maison de Mgr de Quélen et, deux ans plus
tard, il a soigné les cholériques au péril de sa vie.
Enfin, dans la
suite, à l'exemple du curé dont il va prendre la succession, ce sont les
âmes pécheresses dont il a guéri les plaies, et les innocentes qu'il a
protégées du mal. L'avenir accentuera ces analogies. Peu de temps avant sa mort, dans le
neuvième et dernier numéro de ses Annales, l'abbé Desgenettes avait
résumé son esprit, son programme et son but en quelques objurations
touchantes, qui prennent une valeur de testament :
"Et vous,
s'écrie-t-il à l'adresse de ses collaborateurs, vous, mes chers et
bien-aimés confrères, fidèles à la sainte et glorieuse mission qui
vous a été confiée, quand la grande Reine nous a enrôlés sous le saint
étendard de son Cœur Immaculé, redoublez de compassion, de charité
pour les pauvres pécheurs ; ils sont si malheureux ! Priez, priez pour
eux avec un redoublement de ferveur. Vous avez eu le bonheur de
contribuer à la conversion, au salut d'un nombre immense ; combien
d'autres ont encore besoin de votre secours ! Dites, redites à ceux
qui vous entourent les bienfaits de Marie ; parlez-leur de sa tendre
compassion pour les pécheurs et surtout pour les plus désespérés ;
vous amollirez leurs cœurs et les disposerez à entendre la voix de la
grâce".
Le premier soin du nouveau curé de Notre-Dame des Victoires, en
reprenant la publication des Annales, qu'il rendit mensuelles à partir
du mois d'août 1861, fut de recueillir ce mot d'ordre et de le réaliser
dans son ministère. Il voulut, d'abord, déposer aux pieds de Pie IX les prémices de son apostolat
dans cette paroisse ressuscitée par le Cœur Immaculé de Marie, et le
Pape, non content de lui répéter que, sous le poids des épreuves, il
comptait toujours sur les prières de l'Archiconfrérie, daigna, derechef,
ouvrir en sa faveur les trésors de l'Eglise.
L'ancien sanctuaire de la
place des Petits-Pères se vit, par la munificence pontificale, enrichi
de l'Indulgence Plenaria perpetua quotidiana,
l'apanage ordinaire des basiliques romaines. Et puis, dix années durant, le
successeur de l'abbé Desgenettes ne fréquenta plus à Paris que son
confessionnal, sa chaire, son autel et son bureau. Brûlé d'un zèle
infatigable, il devait s'y consumer. La guerre, la défaite et la Commune
achevèrent de l'éteindre. Pendant le siège, en dépit des
privations et des angoisses également déprimantes, il avait su maintenir
en perpétuelle intensité ce foyer de prières et d'énergie dont il était
le gardien. Du moins, avait-il connu le réconfort de voir son église
envahie par les foules suppliantes et confiantes et d'y sentir la
protection de l'Immaculée. On ignore trop qu'au soir du 17 janvier
1871, alors que s'ouvrait devant l'autel marial, une suite de prières
solennelles en faveur de la patrie, - l'heure même où les enfants de
Pontmain recevaient l'annonce de la miséricorde, - les pèlerins de
Notre-Dame des Victoires apprirent par une communication mystérieuse que
le ciel intervenait.
L'abbé Amodru,
premier vicaire de la paroisse, était en chaire ; il s'interrompit
brusquement, comme celui qui entend un message, et, reprenant soudain la
parole, affirma qu'à ce moment précis, la Mère de Jésus sauvait la
France. La Vierge, une fois de plus, avait
témoigné sa prédilection pour ce sanctuaire. Le démon, quelques mois
plus tard, entreprit de se venger. Les communards aux abois, qui
brûlaient la Cour des Comptes et les Tuileries, traînèrent des barils de
pétrole sous les murs de l'église privilégiée. Seulement, ils voulurent
d'abord, après avoir emprisonné quelques prêtres et quelques fidèles, la
livrer au pillage et à l'ignominie. Le sac en fut abominable, aggravé de
profanations sadiques et de mascarades sacrilèges.
On dépouilla la
Vierge et l'Enfant de leurs couronnes d'or et de gemmes ; on viola le
tabernacle et l'on s'empara des vases sacrés ; les ossements de Sainte Aurélie, la martyre des
catacombes offerte par Pie IX et
couchée sous l'autel, furent semés au hasard ; enfin, arrachée de son
tombeau, séparée de son corps, piquée sur un fusil, la tête vénérée de l'abbé Desgenettes se vit promenée
au milieu des rires et des blasphèmes, dans cette même église qu'il
avait saturée de bénédictions. Mais, quand le 24 mai, fête de
Notre-Dame Auxiliaire, les plus acharnés de la bande s'esquivèrent au
clairon des Versaillais, la statue miraculeuse demeurait debout dans
l'édifice intact. L'abbé Chanal,
épuisé par le siège et condamné au repos, ne fut pas témoin de
l'horrible attentat.
C'est l'abbé Amodru,
qui dans la pieuse église, en dépit de la Commune, et d'ailleurs avec
une intrépidité qu'il faillit payer de la mort, avait assuré jusqu'à
cette invasion la vie religieuse.
Peu de temps après, le curé,
démissionnaire, était remplacé par l'abbé
Chevojon.