"… Cette fois, si l'on s'arrête aux apparences extérieures et aux dons
naturels, on ne saurait dire que le deuxième
successeur de l'abbé Desgenettes est une nouvelle incarnation
du fondateur de l'Archiconfrérie.
Du point de vue purement humain, l'abbé Chevojon se distingue par la culture et le goût littéraires, par un aimable talent
poétique, par une belle puissance oratoire. Mais, comme deux lignes
également courbées, soudées à leurs deux bouts, ne forment qu'un seul
cercle ou un seul ovale, ces deux hommes de Dieu, se rejoignant à la fois
par leurs bases et leurs sommets, ne constituent qu'un même prêtre. Ainsi
que l'émouvante simplicité de l'abbé Desgenettes, les brillantes qualités
de l'abbé Chevojon ne sont, entre ses mains sacerdotales, qu'un moyen de
gagner les âmes.
De la cure de Saint Ambroise, où il fut appelé en 1868, après vingt ans de
vicariat à Saint-Roch, Sainte-Clotilde et Saint-Denys du Saint-Sacrement,
il accède à Notre-Dame des Victoires avec la réputation d'un pénétrant et
zélé catéchiste, d'un écrivain délicat, d'un captivant prédicateur, d'un
apôtre enfin qui, dans sa dernière paroisse, en trois ans, sut fonder une
école et construire une chapelle. Son ministère d'un quart de siècle, à la
tête d'un pèlerinage qui élargit singulièrement son action pastorale,
épanouira ses mérites et consolidera sa renommée.
Aidé par trois chapelains que le Cardinal Guibert, pour assurer le
service de l'Archiconfrérie grandissante, ajoute au clergé paroissial,
l'abbé Chevojon se préoccupe d'abord de panser les blessures infligées au
sanctuaire par le raid des communards. En peu de temps, dans l'église, non
seulement remise en état, mais enrichie, ce qui reste surtout de la ruée
des bandits, voleurs et sacrilèges, c'est le témoignage des générosités
réparatrices dont elles furent l'occasion. Les reliques de Sainte Aurélie
déposées dans une châsse nouvelle, le corps de l'abbé Desgenettes enseveli
dans un sépulcre neuf, les vases et les ornements reconstitués,
l'intérieur du temple embelli, l'œuvre de restauration s'achève, en un
jour solennel, par l'offrande à Jésus et à Marie, de deux autres
couronnes, que la libéralité des fidèles a voulues splendides et qu'au nom
de Pie IX, Mgr Meglia, nonce
apostolique, pose au front de la double statue.
Pie IX ! A l'exemple de son prédécesseur, c'est auprès de lui que le nouveau
curé, presque au lendemain de sa nomination, courut prendre le mot
d'ordre. Avec l'abbé Dumax,
sous-directeur de l'Archiconfrérie, ce prêtre aux yeux candides et au
visage émacié, si parfaitement identifié, d'ailleurs, à la fonction qu'il
occupa plus de vingt ans, qu'on le pouvait nommer la tradition vivante, l'abbé Chevojon se rendit au Vatican.
Il en rapporta des bénédictions surabondantes, le témoignage réitéré des
prédilections de Pie IX en faveur de
l'Archiconfrérie, cette parole enfin tombée d'une bouche sanctifiante : "L'abbé Desgenettes était un saint".
Et, sur les pas de ce saint, de retour à
Paris, son deuxième successeur entreprit de marcher. Au lendemain de la
Commune, les ruines matérielles n'étaient qu'une image affaiblie des
dévastations morales. Curé de Notre-Dame des Victoires, l'abbé Chevojon
s'efforça particulièrement de préparer une génération solide et
restauratrice, en s'attachant à la formation de l'enfance et au
développement des catéchismes. Directeur de l'Archiconfrérie, son action
s'exerça profondément sur les âmes et fit appel aux œuvres. Les œuvres, attirées dès les premiers
temps par l'abbé Desgenettes, un autre chapitre évoquera leur afflux
perpétuel et convergent au pied de l'autel des miracles.
Ici, de leurs
interventions, je ne veux souligner qu'un exemple et qu'un mot, que l'abbé
Chevojon dut recueillir avec joie, pour leur profond accord avec ses
propres pensées. C'est à Notre-Dame des Victoires, en effet, que l'Union des Œuvres ouvrières, en 1883,
voulut couronner son Congrès annuel ; car c'est bien là, déclara son
président, le Père Delaporte, qu'elle
doit prendre et tremper ses résolutions.
"Nous placerons
notre confiance en Marie, conclut-il, et nous nous dévouerons aux œuvres
de l'apostolat catholique ; nous placerons notre confiance en Marie, et
nous porterons Jésus-Christ aux classes laborieuses."
Cet apostolat, qui recherche et ressaisit
l'humanité pécheresse pour la rendre à Jésus, n'était-ce point la mission
de l'Archiconfrérie, mise en lumière et réalisée par l'abbé Desgenettes ?
Et ce fut aussi toute la doctrine et tout le programme de son deuxième
successeur. Il en nourrissait les nombreux sermons que son zèle devait
prodiguer jusqu'à l'extrême épuisement de ses forces et dont sa belle
parole, lumineuse et chaude, accentuait l'attirance et la pénétration ;
sermons qui prenaient souvent, aux réunions du soir, une singulière
puissance, quand le prédicateur, après avoir recommandé les âmes en
perdition confiées à la Mère de Miséricorde, interpellait directement les
pécheurs inconnus qu'il devinait et semblait découvrir au milieu de la
foule. Combien répondirent à cette voix pathétique ?
De la chaire, comme ses prédécesseurs, il
descendait chaque jour, pour y demeurer parfois de longues heures, au
confessionnal où, dans le secret dont nul ne peut rompre le sceau, le
disciple du Maître continuait la pêche miraculeuse. Ainsi, de 1871 à 1897, au fil des jours et
des années, se poursuivit son ministère, élargi parfois d'initiatives qui
s'harmonisaient à la tradition. Tel l'échange de pèlerinages entre Notre-Dame des Victoires et Montmartre, que
l'abbé Desgenettes eût inauguré, comme il fit de l'Adoration
nocturne, si sa vie se fût prolongée jusqu'au Vœu national. "Le mois de mai nous conduit au Sacré-Cœur",
avait affirmé l'abbé Chevojon dès l'ouverture de la chapelle provisoire,
et, rappelant que "l'on va à Jésus par Marie",
le clairvoyant collaborateur de la Vierge miséricordieuse avait accentué :
"La dévotion au Cœur de Jésus
ne peut se séparer de la dévotion au Cœur de Marie ;
l'un et l'autre se confondent".
En 1886 et 1888, l'abbé Chevojon avait eu
le bonheur de célébrer le double cinquantenaire, et de la "pieuse
association", fondée par l'abbé Desgenettes, et de son érection, par Grégoire XVI, en Archiconfrérie
universelle. En 1895, avec la collaboration de l'abbé Ferrand, secrétaire de l'œuvre, il avait publié, de
l'admirable et populaire Manuel, une édition refondue, où le texte inspiré
de l'auteur se complète de sa biographie et des évènements survenus depuis
sa mort. A cette date, les bureaux du sanctuaire avaient enregistré
directement 1.127.513 inscriptions personnelles et l'effectif des
confréries agrégées dans le monde atteignait le total de 18.850.
Cette publication fut le suprême effort
d'une santé déclinante. En 1896, après avoir lutté jusqu'au bout contre la
fatigue et la maladie, l'abbé Chevojon dut céder la place à l'abbé Rataud.