La Basilique à travers les âges

Les curés au service de Marie

 
 

L'Abbé Chevojon
1872 - 1897

 

 
 
Extraits du Livre du Centenaire : "Un siècle à Notre-Dame des Victoires" de François Veuillot et préfacé par l'abbé Charles Jourdain, Curé de la Basilique Notre-Dame des Victoires, Directeur de l'Archiconfrérie, en la fête de la Présentation de la Sainte Vierge le 21 novembre 1936.
 
 

 

"… Cette fois, si l'on s'arrête aux apparences extérieures et aux dons naturels, on ne saurait dire que le deuxième successeur de l'abbé Desgenettes est une nouvelle incarnation du fondateur de l'Archiconfrérie.

Du point de vue purement humain, l'abbé Chevojon se distingue par la culture et le goût littéraires, par un aimable talent poétique, par une belle puissance oratoire. Mais, comme deux lignes également courbées, soudées à leurs deux bouts, ne forment qu'un seul cercle ou un seul ovale, ces deux hommes de Dieu, se rejoignant à la fois par leurs bases et leurs sommets, ne constituent qu'un même prêtre. Ainsi que l'émouvante simplicité de l'abbé Desgenettes, les brillantes qualités de l'abbé Chevojon ne sont, entre ses mains sacerdotales, qu'un moyen de gagner les âmes.

De la cure de Saint Ambroise, où il fut appelé en 1868, après vingt ans de vicariat à Saint-Roch, Sainte-Clotilde et Saint-Denys du Saint-Sacrement, il accède à Notre-Dame des Victoires avec la réputation d'un pénétrant et zélé catéchiste, d'un écrivain délicat, d'un captivant prédicateur, d'un apôtre enfin qui, dans sa dernière paroisse, en trois ans, sut fonder une école et construire une chapelle. Son ministère d'un quart de siècle, à la tête d'un pèlerinage qui élargit singulièrement son action pastorale, épanouira ses mérites et consolidera sa renommée.

Aidé par trois chapelains que le Cardinal Guibert, pour assurer le service de l'Archiconfrérie grandissante, ajoute au clergé paroissial, l'abbé Chevojon se préoccupe d'abord de panser les blessures infligées au sanctuaire par le raid des communards. En peu de temps, dans l'église, non seulement remise en état, mais enrichie, ce qui reste surtout de la ruée des bandits, voleurs et sacrilèges, c'est le témoignage des générosités réparatrices dont elles furent l'occasion. Les reliques de Sainte Aurélie déposées dans une châsse nouvelle, le corps de l'abbé Desgenettes enseveli dans un sépulcre neuf, les vases et les ornements reconstitués, l'intérieur du temple embelli, l'œuvre de restauration s'achève, en un jour solennel, par l'offrande à Jésus et à Marie, de deux autres couronnes, que la libéralité des fidèles a voulues splendides et qu'au nom de Pie IX, Mgr Meglia, nonce apostolique, pose au front de la double statue.

Pie IX ! A l'exemple de son prédécesseur, c'est auprès de lui que le nouveau curé, presque au lendemain de sa nomination, courut prendre le mot d'ordre. Avec l'abbé Dumax, sous-directeur de l'Archiconfrérie, ce prêtre aux yeux candides et au visage émacié, si parfaitement identifié, d'ailleurs, à la fonction qu'il occupa plus de vingt ans, qu'on le pouvait nommer la tradition vivante, l'abbé Chevojon se rendit au Vatican. Il en rapporta des bénédictions surabondantes, le témoignage réitéré des prédilections de Pie IX en faveur de l'Archiconfrérie, cette parole enfin tombée d'une bouche sanctifiante : "L'abbé Desgenettes était un saint".  

Et, sur les pas de ce saint, de retour à Paris, son deuxième successeur entreprit de marcher. Au lendemain de la Commune, les ruines matérielles n'étaient qu'une image affaiblie des dévastations morales. Curé de Notre-Dame des Victoires, l'abbé Chevojon s'efforça particulièrement de préparer une génération solide et restauratrice, en s'attachant à la formation de l'enfance et au développement des catéchismes. Directeur de l'Archiconfrérie, son action s'exerça profondément sur les âmes et fit appel aux œuvres. Les œuvres, attirées dès les premiers temps par l'abbé Desgenettes, un autre chapitre évoquera leur afflux perpétuel et convergent au pied de l'autel des miracles.

Ici, de leurs interventions, je ne veux souligner qu'un exemple et qu'un mot, que l'abbé Chevojon dut recueillir avec joie, pour leur profond accord avec ses propres pensées. C'est à Notre-Dame des Victoires, en effet, que l'Union des Œuvres ouvrières, en 1883, voulut couronner son Congrès annuel ; car c'est bien là, déclara son président, le Père Delaporte, qu'elle doit prendre et tremper ses résolutions.

"Nous placerons notre confiance en Marie, conclut-il, et nous nous dévouerons aux œuvres de l'apostolat catholique ; nous placerons notre confiance en Marie, et nous porterons Jésus-Christ aux classes laborieuses."

Cet apostolat, qui recherche et ressaisit l'humanité pécheresse pour la rendre à Jésus, n'était-ce point la mission de l'Archiconfrérie, mise en lumière et réalisée par l'abbé Desgenettes ? Et ce fut aussi toute la doctrine et tout le programme de son deuxième successeur. Il en nourrissait les nombreux sermons que son zèle devait prodiguer jusqu'à l'extrême épuisement de ses forces et dont sa belle parole, lumineuse et chaude, accentuait l'attirance et la pénétration ; sermons qui prenaient souvent, aux réunions du soir, une singulière puissance, quand le prédicateur, après avoir recommandé les âmes en perdition confiées à la Mère de Miséricorde, interpellait directement les pécheurs inconnus qu'il devinait et semblait découvrir au milieu de la foule. Combien répondirent à cette voix pathétique ?

 De la chaire, comme ses prédécesseurs, il descendait chaque jour, pour y demeurer parfois de longues heures, au confessionnal où, dans le secret dont nul ne peut rompre le sceau, le disciple du Maître continuait la pêche miraculeuse. Ainsi, de 1871 à 1897, au fil des jours et des années, se poursuivit son ministère, élargi parfois d'initiatives qui s'harmonisaient à la tradition. Tel l'échange de pèlerinages entre Notre-Dame des Victoires et Montmartre, que l'abbé Desgenettes eût inauguré, comme il fit de l'Adoration nocturne, si sa vie se fût prolongée jusqu'au Vœu national. "Le mois de mai nous conduit au Sacré-Cœur", avait affirmé l'abbé Chevojon dès l'ouverture de la chapelle provisoire, et, rappelant que "l'on va à Jésus par Marie", le clairvoyant collaborateur de la Vierge miséricordieuse avait accentué :

"La dévotion au Cœur de Jésus
ne peut se séparer de la dévotion au Cœur de Marie ;
l'un et l'autre se confondent".

En 1886 et 1888, l'abbé Chevojon avait eu le bonheur de célébrer le double cinquantenaire, et de la "pieuse association", fondée par l'abbé Desgenettes, et de son érection, par Grégoire XVI, en Archiconfrérie universelle. En 1895, avec la collaboration de l'abbé Ferrand, secrétaire de l'œuvre, il avait publié, de l'admirable et populaire Manuel, une édition refondue, où le texte inspiré de l'auteur se complète de sa biographie et des évènements survenus depuis sa mort. A cette date, les bureaux du sanctuaire avaient enregistré directement 1.127.513 inscriptions personnelles et l'effectif des confréries agrégées dans le monde atteignait le total de 18.850.

Cette publication fut le suprême effort d'une santé déclinante. En 1896, après avoir lutté jusqu'au bout contre la fatigue et la maladie, l'abbé Chevojon dut céder la place à l'abbé Rataud.