Genèse d’une vocation
Charles-Eleonore Dufriche-Desgenettes naît le 10 août
1778 à Alençon (Orne). Son père magistrat, entraîne toute la famille à Séez
en 1783 lorsqu’il est nommé procureur du roi. Sa mère est le point d’ancrage
des jeunes années : l’enfant, vif et turbulent, réclame beaucoup
d’attention. Mme Desgenettes, que son fils décrira toujours comme « bonne et
pieuse », « un ange terrestre », s’efforce très tôt de corriger la nature
ardente, voire batailleuse, du petit Charles, en l’invitant à demander
pardon quand cela est nécessaire.
Cette piété maternelle produit ses effets : vers l’âge
de raison, Charles fabrique et décore de petites chapelles et des autels en
modèle réduits où la Vierge tient généralement la première place. Il va même
jusqu’à figurer la sainte messe devant ces autels où il convie tout un
chacun et prie avec entrain.
L’enfant, plutôt doué, a une vive intelligence et une
mémoire remarquable. Il sait lire à 3 ans, est initié au latin dès l’âge de
6 ans. Sensible, généreux et franc, souvent résolu, il a de l’ascendant sur
les autres enfants. Il lui arrive aussi de s’obstiner et s’enferrer. Pour
dompter ce caractère bouillant, Mme Desgenettes et le précepteur de
l’enfant, l’abbé Prud’homme, obtiennent que sa première communion soit
décalée de six semaines. Bien que premier en catéchisme, Charles a besoin
d’être un peu mortifié. Aussi voit-il ses camarades le devancer à l’autel.
Il n’oubliera pas la leçon.
Insoumis
A 12 ans, le jeune garçon pense déjà à la prêtrise. La
Révolution est en marche, aussi est-il bien vite confronté aux premières
persécutions et violences antireligieuses. En 1791, M. Desgenettes père
devient juge à Dreux.
Au collège de Chartres, le jeune adolescent cède à son
tempérament bouillonnant lors d’un vif échange avec l’abbé Vitalis. qui doit
l’entendre en confession. Le prêtre a en effet prêté le serment de respecter
la constitution civile du clergé. Se voulant fidèle catholique, Charles
refuse de se confesser : « Vous et votre soi-disant évêque, vous n’êtes que
des intrus », lance-t-il lorsque l’ordre lui est intimé de se soumettre à
l’autorité épiscopale. De retour parmi ses camarades, il raconte ce qui
s’est passé, ce qui suscite l’admiration de nombre d’entre eux.
Charles manifeste une nouvelle fois ses convictions
lors d’une distribution des prix, en fin d’année. Le prix de version latine
doit lui être remis par un conventionnel, Jean Bon Saint-André. A peine
monté sur l’estrade, le collégien arrache le prix des mains du député et se
retire fièrement.
Les sentiments royalistes qui animent la famille
Desgenettes sont bien connus. La mort de Louis XVI conduit le père de
Charles à se démettre de ses fonctions. Arrêté, il est emprisonné et
dépouillé de ses biens. Mme Desgenettes s’active pour le faire libérer, sans
succès. La vie est difficile mais la providence est de la partie. Quand
Charles va cherche des vivres dans des fermes voisines, il revient
généralement avec l’assignat de 20 sous dont il s’était muni. Dans ces
circonstances, le jeune garçon noue des contacts avec les prêtres fidèles
contraints de se cacher pour éviter la prison voire l’échafaud.
A cet acte de solidarité et de résistance de la
paysannerie locale, l’adolescent va ajouter son propre fait d’arme, à la
veille de ses 16 ans. Le 4 août 1794, dans les jours incertains qui suivent
la mort de Robespierre, il se rend au club révolutionnaire local et obtient
la parole. Son plaidoyer n’a qu’un but : faire délivrer les personnes, dont
son père, que la Révolution a emprisonnées à Dreux. En prêchant « la
religion et la vertu qui languissent au fond des cachots », il obtient gain
de cause : 150 personnes sont libérées à la suite de son intervention, dont
fait partie M. Desgenettes.
Premier voeu
L’épreuve familiale a mûri le tout jeune homme. Mais
son père s’inquiète de son engagement déterminé en faveur de l’Eglise. Il
envisage alors d’en faire un magistrat. Refus du fils. Mme Desgenettes,
elle, imagine le marier avec une cousine richement dotée. Mais Charles
continue de penser à la prêtrise. Dans cette période d’irrésolution quant à
son avenir, il est frappé par la typhoïde. Très vite, son état s’aggrave, si
bien que le médecin estime sa vie en danger. Au fond de son lit, Charles
fait ce voeu : « Mon Dieu, si vous me guérissez, je fais voeu de me
consacrer tout entier à vous dans l’état ecclésiastique ». Il sombre dans un
sommeil réparateur. Au matin, il est guéri.
Tandis que son père s’éloigne de ses devoirs religieux,
Charles devient un apôtre audacieux.
A Dreux, il mobilise 300 femmes du faubourg et se rend
chez le président Dufresne : « Au nom du peuple de Dreux, déclare-t-il, je viens vous demander les clefs des églises… On ne voit
pas dans l’histoire qu’Athènes et Rome aient jamais fermé au peuple les
portes de ses temples ! » L’opération réussit : les églises Saint-Pierre et Saint-Jean
sont rouvertes, les murs qui fermaient les choeurs, abattus, les emblèmes
républicains évacués. Ce zèle fait un peu de remous dans la ville. Aussi les
parents de Charles décident-ils une mise au vert familiale. La modeste
maison qu’il tiennent de l’héritage Desgenettes, à Saint-Lomer, près de
Courtomer (Orne), devient leur résidence.
Charles a 18 ans
; il reprend son activité apostolique,
pourvoyant aux besoins des prêtres cachés dans la région et les assistant au
besoin pour un baptême ou une extrême-onction. Il obtient de sa mère qu’elle
accueille à domicile une petite assemblée de femmes, qu’il se charge de
catéchiser. Assez rapidement, il manque de place, aussi demande-t-il la
réouverture de l’église du village pour y proposer un catéchisme pour tous.
Au nom de la liberté des cultes, et moyennant un loyer de 2 écus,
l’autorisation lui est donnée. Le vicaire général, M. Lefrançois, lui
accorde également la liberté de lire la Parole de Dieu et chanter les
offices. Le jeune homme chante avec les fidèles « toutes les parties de la
messe ».
Aux rapports qui lui sont faits, le préfet de l’Orne
s’inquiète, craignant une agitation subversive. Aussi convoque-t-il le jeune
homme à Alençon. Avec énergie et rondeur, Charles proteste de sa loyauté.
1798 : l’année de ses 20 ans. Son père l’envoie chez un
de ses frères, à Alençon, pour y étudier les mathématiques. L’épisode
scientifique dure deux ans. Là n’est pas la voie de Charles. De retour à Saint-Lomer, il commence à étudier secrètement la théologie, avec
M. Desprez, curé de Trémont (et docteur en théologie).
Charles veut être prêtre, mais son père lui ordonne
d’entreprendre des études de médecine, et le confie à l’un de ses cousins.
Retour à Alençon. Bientôt, l’étudiant tombe malade. Mal de poitrine, fièvre,
crachements de sang. Le jeune homme renouvelle son serment au Seigneur. Et
guérit.
Le 24 août 1803, il entre au grand séminaire. Dans ce
temps de grâce, un souci le taraude : la conversion de son père. Il sait
combien M. Desgenettes souffre dans ces premières années de l’Empire, et à
un double titre : car comme royaliste fidèle aux Bourbons, il suscite la
méfiance des Bonapartistes et des héritiers de la Révolution, et comme
chrétien ayant perdu la foi et abandonné toute pratique religieuse, il fait
de la peine à son entourage. Aussi, dans les premiers jours de 1804, Charles
écrit à sa mère pour l’engager à s’unir à lui, ainsi que sa soeur. Il leur
propose de réciter pendant trente jours, pour la conversion du chef de
famille, le Veni Creator, l’Ave Maris Stella, le Salve Regina et une prière
à l’ange gardien ; de se confesser et de communier toutes les semaines. Peu
de jours après la fin de ces exercices pieux, madame des Genettes reçoit de
Mortagne une lettre dans laquelle son mari lui annonce qu’après mûre
réflexion, il s’est décidé à accomplir désormais avec exactitude ses devoirs
religieux.
Les combats d’un prêtre
« Ma théologie, je l’ai faite au fond des bois ! » Devenu curé de Notre-Dame des Victoires, Charles Desgenettes aimera à se
rappeler les tracas et les grâces de la période révolutionnaire qui le
conduisirent à étudier secrètement les mystères de la foi et de l’Eglise
dans un coin reculé du bocage normand. Mais à 25 ans, les obstacles sont
enfin levés. Charles entre au grand séminaire de Séez où il continue
d’avancer comme il l’a toujours fait : un pied dans la théorie, un autre
dans la pratique. En effet, l’étudiant, le jeune clerc, continue de faire le
catéchisme à l’église Saint-Pierre avec la bénédiction du vicaire général,
M. Levavasseur. Et lorsqu’il visite les siens à Courtomer, il est réclamé
par les familles qu’il a catéchisées depuis l’époque du Directoire, tant et
si bien que l’évêque l’autorise à prêcher dans le diocèse, aussi bien à Séez
qu’à Mortagne ou Courtomer, bien qu’il soit encore séminariste.
Enfin, le dimanche 9 juin 1805,
en la fête de la Sainte
Trinité, Charles est ordonné prêtre.
Tout naturellement, l’évêque le maintient d’abord
auprès de ceux qui l’aiment pour le bien qu’il a fait : le voici curé de
Saint-Lomer, vicaire de Courtomer. Mais le P. Desgenettes est bientôt nommé,
au printemps 1806, dans la paroisse Saint-Martin d’Argentan. Un autre combat
l’attend. La paroisse est en effet divisée entre les « partisans » de
l’ancien évêque constitutionnel et les catholiques demeurés fidèles à Rome.
Le Père Desgenettes, suivant sa nature conquérante,
choisit de solenniser les catéchismes, appelant les paroissiens à venir
l’écouter à l’église Saint-Germain. Bien vite, il centre certaines de ses
instructions et prédications sur les principes sacrilèges de l’Eglise
constitutionnelle. Sa force de conviction porte ses fruits et restaure
l’unité des fidèles, qui sera cependant totale après la disparition de
l’évêque « jureur ».
Le
goût d’enseigner
Le bien ne fait pas de bruit… S’il est un bien auquel
le jeune prêtre aspire, et qui ne fait pas de bruit, contrairement à
certains de ses prêches, c’est celui d’enseigner la jeunesse. L’idée lui
trottait déjà dans la tête au séminaire, alors qu’il donnait des cours de
latin à l’un de ses condisciples en difficulté, et qui plus est désargenté.
Mais un devoir l’appelle. Mme Desgenettes vit ses
derniers jours. Revenu à Saint-Lomer, Charles lui apporte la consolation
espérée. Et mieux : il fait droit à sa demande : « C’est toi qui me donneras
les derniers sacrements », lui dit-elle. Après la confession au curé de la
paroisse, c’est donc le P. Desgenettes qui administre à sa mère
l’extrême-onction, et c’est lui qui préside aux obsèques. En ce mois d’août
1807, dans les jours qui suivent la mort de Mme Desgenettes, une jeune fille
de la maison où loge le curé assiste à la troublante apparition d‘une femme
en prière ; Mme Desgenettes, elle-même, se serait ainsi manifestée afin que
son fils sache combien le Seigneur avait fait droit à ses prières ; ainsi en
témoigneraient les derniers mots qu’elle prononce, rapportés par la jeune
fille, et adressés au jeune prêtre : « Les sacrifices que tu as faits pour
moi, à l’heure de ma mort, m’ont beaucoup servi devant Dieu ».
Ayant repris son activité pastorale à Argentan, le P.
Desgenettes est bientôt rattrapé par son souci d’enseigner la jeunesse. Il
voudrait y consacrer sa vie de prêtre. Il le fait déjà depuis quelques
années, dans son catéchisme et ses prêches. Et voici qu’en 1809, on lui
propose la direction d’un collège de L’Aigle. Il saute le pas. La première
année assoit solidement l’oeuvre naissante… jusqu’au décret impérial du 11
novembre 1810 qui supprime tous les collèges et institutions
ecclésiastiques. Tirant rapidement la leçon de l’événement, le jeune
directeur ferme le collège et le met en vente, puis rentre à Argentan. Déjà,
on s’entremet pour lui afin qu’il puisse prendre la direction d’un collège
de Séez, malgré sa réputation de prêtre ultramontain (et qui plus est,
royaliste). Mais devant les tribulations qui surgissent, le P. Desgenettes
abandonne. Retour à la paroisse Saint-Martin. L’année 1811 voit la
disparition de son père. Charles sera son dernier confesseur.
Avec la fin de règne de Napoléon Ier, un peu partout en
France, les troubles s’accentuent. En 1813, Argentan voit déferler de
nombreux blessés de guerre, mais aussi des prisonniers, et parmi ceux-ci,
quelques dizaines de prêtres espagnols. Le typhus s’étant déclaré dans la
ville, les hommes de Dieu sont particulièrement menacés. Desgenettes obtient
qu’ils soient mieux traités et puissent même contribuer à la vie des
paroisses. Lui-même est frappé du typhus qui est à deux doigts de
l’emporter. A cette maladie, le P. Desgenettes attribue les pertes de
mémoire qui l’affligeront pendant quelque temps.
Mission auprès du Pape
En cette fin d’année 1813, Mgr Baton succède à Mgr de
Boischollet, et cette nomination de l’Empereur, comme les autres, viole les
lois canoniques. Le P. Desgenettes est donc chargé par le diocèse d’une
mission auprès du Pape. Entrant en contact avec le cardinal Gabrielli, le
secrétaire d’Etat de Pie VII, à Fontainebleau, il se voit désigné aussitôt
comme administrateur apostolique de l’évêché de Séez. Il refuse mais soumet
le nom de l’abbé Levavasseur, qui est accepté.
C’est le moment de la chute de l’Empereur et du retour
des Bourbons. L’abbé Desgenettes manifeste sa joie dans une procession et un
« Te Deum » retentissant. A cette période, il se préoccupe toujours de ses
élèves – un certain nombre de ceux qu’il dirigeait à L’Aigle l’ayant suivi à
Argentan. Il voit encore son avenir dans l’enseignement de la jeunesse. Il
décide de se fixer à Séez où une partie de ses élèves sont entrés au
séminaire ; il continue d’enseigner les plus jeunes, pourvoyant à leur
logement.
Arrivent les Cent-Jours. Avec le retour de Napoléon, le
P. Desgenettes est menacé. On l’avertit de son arrestation. Il fuit, habillé
comme un laïc – dans des vêtements fournis par M. Rivard, l’un de ses élèves
d’une fidélité à toute épreuve qui le suivra plus tard à Paris avec femme et
enfants. Un boulanger puis une veuve accueillent le prêtre activement
recherché par les gendarmes de l’Orne. C’est finalement au Bon-Sauveur de
Caen qu’il trouve asile. Le P. Desgenettes y aura l’occasion de mûrir ce qui
fait l’homme de Dieu, et exige le détachement de toute autre cause, fût-ce
celle de la monarchie…
Fin
des turbulences napoléoniennes. A l’heure de la Restauration, l’ancien
vicaire d’Argentan est en plein doute. Pie VII vient de rétablir la
Compagnie de Jésus. Il aspire à la rejoindre et s’en ouvre au père jésuite
Pierre-Joseph de Clorivière, chargé de la réinstallation de la Compagnie en
France. « Je n’ai jamais eu l’intention d’être curé », lui dit-il. Les deux
hommes se séparent en se proposant de célébrer chacun la messe du lendemain
pour discerner l’appel de Dieu. Le verdict du P. de Clorivière tombe le
surlendemain. Net et prédictif. Non seulement Desgenettes sera curé, mais
c’est comme curé qu’il servira le mieux la gloire de Dieu, malgré les
tribulations.
L’abbé s’incline et accepte la paroisse Saint-Pierre de
Montsort, à Alençon. S’il croit en la parole du Père jésuite, il s’attend à « beaucoup souffrir » de cette nomination. De fait, la paroisse a usé neuf
curés successifs depuis la révolution, sept depuis le rétablissement du culte,
l’un d’eux est même mort des violences exercées à son encontre.
Combat
spirituel
Pour son installation, Desgenettes reçoit la protection
de la gendarmerie. Les fidèles, excités par quelques anciens
révolutionnaires, voient en lui un adversaire politique. L’abbé, selon son
habitude, engage le combat spirituel. Il restaure la solennité des
catéchismes, et affirme bientôt que seuls seront admis à la communion
pascale ceux qui auront suivi les catéchèses. Cette décision lui attire
insultes et menaces. La crise atteint son paroxysme lors du convoi funèbre
d’un vieillard dont la famille est plutôt mal disposée à l’égard de son
nouveau curé. Desgenettes a refusé à celle-ci le prêtre proche, mais
étranger à la paroisse, qu’elle réclamait. Il veut présider. A la levée du
corps, il est accablé d’invectives. Dans l’église, où le cercueil est entré
de force, faisant fi de précautions sanitaires alors imposées par le préfet,
le prêtre est encore insulté. La présence de certains notables et de la
gendarmerie provoquent l’arrestation de l’auteur principal des menaces et
invectives. Il est condamné à 75 jours de prison. Aussitôt, l’abbé
Desgenettes s’entremet, obtenant une petite réduction de peine. Mieux, il
paie l’amende infligée au prisonnier et apporte un soutien à sa famille !
Son pardon est public.
Ce geste retourne les coeurs. La paroisse de
Saint-Pierre de Montsort est transformée en quelques mois. Et quelques
années suffisent pour que la parole du P. de Clorivière se réalise :
Desgenettes a « beaucoup souffert et fait beaucoup de bien ».
Mais l’abbé n’en a pas fini avec les persécutions.
Cette fois, c’est la femme d’un notable qui sonne la charge. Il est vrai
qu’il l’avait réprimandée pour le trouble qu’elle apportait à un office –
car la dame est bavarde. Elle se déclare donc insultée et mobilise si bien
son magistrat d’époux que le ministre des Cultes demande la révocation de
l’Abbé Desgenettes. Certes, le ministre sera bien vite informé de la réalité
des faits et rapportera sa décision, mais Desgenettes a alors donné sa
démission, et s’est installé chez sa soeur, à Mortagne. Contrecoup de cette
nouvelle épreuve, il tombe malade.
L’ami
parisien
Une nouvelle fois, l’abbé s’interroge sur sa capacité à
remplir sa vocation pastorale. La tentation de se consacrer à d’autres
oeuvres le reprend. Mais un ami, passe par là, M. de la S… Etrange
providence que celle de l’ami qui vous veut du bien contre votre volonté et
vos souhaits les plus chers… Toujours est-il que M. de la S… écrit à un de
ses amis parisiens, le docteur Récamier qui soigne plusieurs curés de Paris.
Et de lui parler de M. Desgenettes, de célébrer ses vertus de prêtre et de
pasteur… Le médecin, frappé par l’éloge, passe le mot à l’un de ses
patients, curé des Missions Etrangères (paroisse officiellement reconnue en
1802), l’abbé Desjardins, qui s’emballe : il veut Desgenettes comme
vicaire ! Quand celui-ci découvre la conspiration, l’affaire est quasiment
faite ; l’évêque de Séez accepte de le prêter au clergé parisien ; mais il
espère encore le récupérer ; l’exeat n’est que temporaire.
Charles Desgenettes s’incline, attiré sans doute par le
bien à faire dans la capitale, où il arrive en plein Carême, le 26 mars 1819.
Il ne va pas rester longtemps vicaire. M. Desjardins
prend rapidement la mesure du prêtre normand et se décide à en faire son
successeur. La (sainte) conspiration continue. Le tout nouvel archevêque de
Paris, Mgr de Quélen, négocie avec Mgr de Séez. En octobre, l’exeat est
donné. Voilà Desgenettes curé de Paris malgré lui ! qui maugrée un peu mais
s’incline bien vite, par obéissance,
L’année 1820 va lui permettre de déployer ses talents.
Une de ses premières initiatives concerne les prêtres qui l’assistent ; il
obtient la revalorisation de leur traitement. Comme curé, il dispose de la
chapelle basse de la rue du Bac, qui a vu passer quelques générations de
missionnaires depuis la fondation du séminaire en 1637, et de la chapelle
des Filles de la Charité, devenue le centre spirituel de la paroisse. La
chapelle souterraine accueille déjà séminaristes et paroissiens, qui y sont
un peu à l’étroit. Desgenettes leur demande de faire de la place ! Le
dimanche soir est réservé à la catéchèse des plus pauvres d’entre eux – la
paroisse compte alors plus de 1 000 enfants pauvres. Ceux qui viennent au
catéchisme de l’Abbé Desgenettes avec leurs parents sont assurés de rentrer
à la maison avec des bons de pain et de bois. Le curé ne se contente pas de
tendre la main aux plus riches. Il casse sa tire-lire pour fonder une
nouvelle oeuvre d’éducation : l’école de la Providence ouvre en octobre
1820, rue Oudinot, avec une classe de 14 petites filles, placées sous la
direction de Soeur Madeleine, une Fille de la Charité. L’oeuvre va
prospérer, accueillant les orphelines avec les fillettes les plus pauvres.
Elles sont logées dans une maison que Desgenettes paie de ses deniers, 35
000 francs. Bientôt le roi Charles X et la duchesse d’Angoulême deviennent
les généreux soutiens de la Providence !
L’abbé Desgenettes voit certains fruits de son
apostolat. Un jour, pour aider
– de conseil, de relations, et financièrement –, les Ursulines de Vaugirard
dans une mauvaise passe, un autre pour répondre avec ferveur à
l’interrogation du cardinal de Latil : Charles X devra-t-il toucher les
écrouelles après son sacre (en 1825) ? Desgenettes l’affirme, contre les
timorés et certains esprits modernes. Il obtient gain de cause. La tradition
rapporte que les dix premiers malades touchés par le roi seront guéris…
Sa paroisse des Missions Etrangères salue ses mérites.
On l’invite. On l’écoute. Même quand il dit ses doutes sur les vertus des
ouvrages de Lamennais. Dans un dîner en ville, où chacun célèbre l’écrivain
catholique, Desgenettes reproche même aux convives de considérer celui-ci
comme un « Grand Lama ».
L’abbé voit clair et parle franc, selon son habitude.
D’aucuns pensent à faire de lui un évêque.
Mais arrive 1830. Desgenettes a eu le temps d’appuyer
le projet de construction d’une église Saint-Charles – qui deviendra
finalement Sainte-Clotilde. La révolution de juillet brise son élan. Comme
ultramontain, aux oeuvres liées à celles du roi proscrit, il devient une
cible pour les intrigants. Les mauvais jours de 1815 reviennent. Sur un coup
de tête l’abbé donne sa démission. Au passage, le conseil de fabrique loue
son action à la tête de la paroisse, l’en remercie et dit sa tristesse de le
voir partir.
Desgenettes prend la route en octobre 1830. L’exil
choisi est Fribourg, en Suisse. Son ancien élève, M. Rivard, est du voyage,
comme il l’avait déjà été, en 1815, pour échapper aux gendarmes de Mortagne
et de Séez. L’aventure helvète va durer dix-huit mois. Assez féconde pour
que le prêtre parisien soit pressenti pour devenir curé de paroisse… à
Genève et à Moscou ! Mais au printemps 1832, l’abbé n’y tient plus. Le
choléra frappe à Paris. Lui-même, à Fribourg, vient de faire une
« cholérine ». Comme une piqûre de rappel pour qu’il tourne son regard dans
la bonne direction.
Il rentre à Paris et se met à disposition de Mgr de
Quélen. Ses ex-paroissiens des Missions Etrangères disent leur joie. On
reparle pour lui de l’épiscopat… Ce sera Notre-Dame des Victoires.
Dans le Coeur de Marie
L’église, fondée le 8 décembre 1629, est mariale et
royale. On ne parle pas encore de sanctuaire. Et pourtant, le passé est
riche. Qui ne se souvient des victoires de Louis XIII, en particulier contre
les protestants à La Rochelle, qui ont inspiré cette fondation, de la prière
des Augustins et de Frère Fiacre, de la grâce que leur accorda la Vierge
Marie, en annonçant elle-même la naissance prochaine du dauphin ; et encore
des missions pour le roi et la reine, des beaux titres sous lesquels Marie
est célébrée dans cette église : Mère de Miséricorde, Refuge des pécheurs… ?
Mais la Révolution est passée. L’église a été donnée à
la loterie, à un club révolutionnaire, puis à la Bourse des valeurs. Quand Desgenettes s’installe, le 27 août 1832, il mesure vite le combat qui
l’attend. Selon l’expression de François Veuillot (« Livre du Centenaire de
Notre-Dame des Victoires »), le voici confronté à « la tranquille
indifférence d’une bourgeoisie enlisée dans les intérêts matériels au lieu
de la brutale hostilité d’un peuple intoxiqué par la révolution » - cette
révolution dont il eut tant à souffrir, d’Alençon à Paris.
L’église de Notre-Dame des Victoires est réconciliée et
les curés s’y succèdent de nouveau depuis 1809. Mais l’Abbé Desgenettes va
s’y trouver comme au désert, pendant quatre ans. Oh, il conserve des amitiés
généreuses. Ainsi se lie-t-il avec Prosper Guéranger. Dans ces années
apparemment stériles, il appuie son projet de refondation de l’ordre
bénédictin à Solesmes. Desgenettes est un prêtre et un curé respecté par ses
pairs. Mais les habitants du quartier le boudent. On va jusqu’à « le
repousser en qualité de prêtre ». Il est malséant, pour une partie de la
bourgeoisie qui peuple le quartier – fût-elle catholique ! – de se montrer
aux côtés d’un ecclésiastique.
Locution intérieure
Fin novembre 1836, au commencement de la nouvelle année
liturgique, l’abbé Desgenettes est tenté par le découragement. Il pense remettre sa démission à Mgr de Quélen. Tentation insistante. Elle le poursuit au matin du samedi 3 décembre
1836, alors qu’il commence à célébrer la messe en l’honneur de la Vierge
Marie, à l’autel dit aujourd’hui « de l’Archiconfrérie ».
« Consacre ta paroisse au très saint et immaculé Coeur
de Marie ». Ces paroles adressées au Père Desgenettes, deux fois, à l’autel,
pendant qu’il célèbre cette messe, et dans une locution intérieure, vont
faire le tour du monde. Mais l’émouvant témoignage du fondateur de
l’Association du très saint et immaculé Coeur de Marie pour la conversion
des pécheurs se suffit à lui-même (cf. texte sur notre site…). Récit
prodigieux où l’on sera peut-être touché par ces mots qui résument la
première assemblée convoquée en l’honneur du Coeur immaculé de Marie, pour
lui consacrer la paroisse, au soir du dimanche 11 décembre 1836 : « On ne
savait pas pourquoi on était là »…
On ne savait pas… Sait-il toujours le pécheur repentant
qui s’agenouille pour la première fois sur le marbre de la basilique
pourquoi il est là ?
Le 11 décembre, pour le curé de Notre-Dame des
Victoires, il n’est plus question de ses 50 paroissiens. Il en a 500 ! Et
tout cela parce qu’il a cru à l’annonce d’un bon ange : « Consacre ta
paroisse au très saint et immaculé Coeur de Marie ».
L’Esprit-Saint qui remplit le Coeur de notre Mère
répond, dans l’engagement pris ainsi en paroisse, à l’aspiration la plus
intime de l’Abbé Desgenettes : convertir les pécheurs. L’association aux statuts approuvés, le 10 décembre, par Mgr de Quélen, a en effet ce premier
souci : la conversion des pécheurs. Rien d’étonnant quand on connaît le
premier quart de siècle de ministère pastoral de Charles Desgenettes. Mais
celui-ci demande aussitôt au Seigneur, par le Coeur de Marie, une conversion
notoire, afin de sceller sa nouvelle orientation pastorale ; celle de M.
Joly de Fleury, d’esprit voltairien, qui est issu d’une fameuse lignée de
juristes du Parlement de Paris (qui décida, entre autres, de la régence de
Philippe d’Orléans en 1715… et contribua à la ruine des finances de l’Etat
royal à la veille de 1789). M. Joly de Fleury habite le quartier.
Le P. Desgenettes a déjà tenté de le rencontrer, sans succès. Or, il est
exaucé dès le lendemain. La conversion est instantanée ! (cf. ce récit sur
notre site…)
L’oeuvre qui naît est prodigieuse. Sous la direction de
l’Abbé Desgenettes, jusqu’à sa mort le 25 avril 1860, 800 000 personnes vont
prendre leur inscription individuelle à l’Archiconfrérie, et 14 000
communautés chrétiennes (paroisses, congrégations, écoles, associations
pieuses…) s’agrègent à la prière pour la conversion des pécheurs. Ces
chiffres ont depuis lors quasi doublé.
De
grâce en grâce
Il est vrai que, dans les débuts de l’association, la
cinquantaine d’associés qui forment le noyau à peu près constant des offices
du dimanche soir en l’honneur du Coeur immaculé de Marie, et pour la
conversion des pécheurs, vont de grâce en grâce.
1838 : ils prient à la demande de Desgenettes pour que
Rome puisse être saisi de sa demande et bénéficier du statut
d’Archiconfrérie ; ils sont exaucés, contre les évêques et cardinaux qui
avaient été contactés à ce sujet, et n’y croyaient pas ; une légère brouille
s’ensuivra d’ailleurs entre l’abbé Desgenettes et son archevêque… C’est la
princesse Pauline Borghese qui a pris à coeur le projet de l’abbé et plaidé
sa cause devant Grégoire XVI.
1841 : le P. François Libermann, ordonné le 18
septembre, célèbre sa deuxième messe, le 25 septembre à Notre-Dame des
Victoires ; le vénérable refondateur des Spiritains prendra conseil auprès
du P. Desgenettes, avec ses amis les abbés Tisserand et Levavasseur, dès
l’origine de son projet de société du Saint Coeur de Marie et d’apostolat
auprès des populations noires ; dans une lettre, il défendra l’oeuvre de
l’Archiconfrérie auprès d’un confrère, quelques années plus tard (lire sur
notre site…) où il écrira notamment, à propos des Desgenettes : « C’est un
saint et un homme d’une grande sagesse. Tout ce qu’il y a de mauvais prêtres
à Paris est déchaîné contre lui ; il les laisse dire sans jamais faire la
moindre démarche pour se justifier » (ouvrage de l’Abbé Desfossés, page 104,
éd. de 1860).
1842 : le 20 janvier, à Rome, un jeune juif, Alphonse
Ratisbonne se convertit ; la Vierge Marie lui apparaît dans une chapelle
latérale de l’église Sant’Andrea dell’Fratte. L’Archiconfrérie prie
spécialement pour lui, depuis quelques jours, à la demande de son frère le P. Théodore Ratisbonne, vicaire du P. Desgenettes, précisément chargé
d’animer la prière de l’association.
1843 : un prêtre non encore illustre demande
l’inscription de sa paroisse ; le curé d’Ars, « Ne nous faites pas
attendre », lance-t-il dans la lettre adressée au curé de Notre-Dame des
Victoires. A la vérité, Jean-Marie Vianney n’a pas attendu l’abbé
Desgenettes. Il l’a même précédé. Il a en effet consacré sa paroisse au Coeur immaculé de Marie dès le 1er mai 1836. Sept mois avant que
Desgenettes ne fasse de même à Notre-Dame des Victoires ! Vianney, le
précurseur, n’en vient pas moins humblement demander l’agrégation d’Ars à
l’Archiconfrérie.
Avec le Pape Grégoire XVI, l’association prend une
extension universelle. Confrérie mère et maîtresse, elle reçoit la capacité
d’orienter et diriger, en union avec le Coeur de Marie, la prière pour la
conversion des pécheurs, et ce pour le monde entier. Par ce statut, Grégoire
XVI fait oeuvre de missionnaire et de pédagogue. Il donne à
l’Archiconfrérie, la sainte mission, bien accordée au Coeur de la Très
Sainte Vierge, d’inspirer à tous les coeurs chrétiens le désir et le vœu de
la conversion des pécheurs.
Vocation qui se poursuit aujourd’hui pour tant de
fidèles blessés de découvrir autour d’eux combien l’Amour n’est pas aimé.
Comme Marie en son temps, dont le coeur fut transpercé par un glaive de
douleur, le membre de l’Archiconfrérie a un coeur qui saigne pour ceux que
le Seigneur lui a confié : parents et proches qui se sont éloignés de la
foi, parfois même qui ont apostasié !
Il est vrai qu’il n’y a là rien de bien
extraordinaire : il suffit de se savoir aimé du Seigneur et de sa très
sainte Mère ; et de vouloir aimer avec le Coeur de Marie, si parfaitement
uni à celui de son Fils. Parce que Jésus, dans son humanité, et Marie sa
Mère ont été les parfaits adorateurs du Très-Haut, l’Archiconfrérie s’en
remet à leur intercession pour imiter la volonté pure et sainte avec
laquelle ils ont rendu gloire à Dieu.
Des
Annales missionnaires
L’Abbé Desgenettes déploie son activité dans un
quartier de presse. Il va donc publier lui aussi. Ce seront le Manuel puis
les Annales de l’Archiconfrérie que les missionnaires emporteront avec eux
sur les cinq continents. L’éloquence de ses écrits le disputera à celle d’un
Lacordaire ou d’un Guéranger, qui viendront prêcher à Notre-Dame des
Victoires et dont les oeuvres refondatrices pour les familles dominicaine et
bénédictine puiseront à ce puissant élan de ferveur mariale (ainsi
d’ailleurs que celle des PP. Capucins).
En 1842, à Rome, le dimanche 3 juillet, le curé de
Notre-Dame des Victoires a le bonheur de rencontrer le Pape Grégoire XVI.
D’où il repart avec le décret sur la conversion miraculeuse d’Alphonse
Ratisbonne et les reliques d’une vierge et martyre du 3e siècle,
sainte Aurélie.
En 1848, le curé de Notre-Dame des Victoires fait prier
pour le Pape Pie IX, prisonnier à Rome puis contraint de s’exiler en raison
des troubles révolutionnaires. Pie IX, qui sera délivré par les troupes
françaises de Napoléon III se souviendra de cette initiative de l’abbé et
aussi de la prière confiée aux premiers hommes réunis dans l’Adoration
nocturne, à l’initiative d’Hermann Cohen, un jeune converti. En hommage de
reconnaissance il fera couronner les statues de Notre-Dame des Victoires et
de l’Enfant Jésus, en juillet 1853, déléguant pour cet office solennel Mgr
Pacca, membre du chapitre du Vatican.
Nous l’avons dit : les vingt premières années de
l’Archiconfrérie sont une course de géants ; l’Abbé voit la grâce
bouleverser des coeurs innombrables dont témoignent les très nombreux
ex-voto. Lui-même mène une vie propre à répondre aux demandes des fidèles.
Levé chaque matin à 5 heures, il commence sa journée par un temps de prière
et de méditation. A 6 heures, il se rend à l’église où il confesse jusqu’à 9
heures, puis il célèbre la messe, suivie d’une longue action de grâce. Un
petit déjeuner de lait et de biscuits refait ses forces pour les audiences
qui vont se succéder jusqu’à midi, audiences qui l’entraînent parfois tout
de go jusqu’au confessionnal. A la mi-journée, l’abbé déjeune (il « dîne »
selon le terme employé à l’époque, le petit-déjeuner étant alors déjeuner).
L’après-midi, il reçoit chez lui ou travaille dans son cabinet à la
sacristie – là où il écrit les nombreux textes parus dans les Annales de
l’Archiconfrérie. A 18 heures, le curé est chez lui, et il soupe. Il
s’endort en général entre onze heures et minuit.
Comme curé de Notre-Dame des Victoires, l’abbé
Desgenettes s’accordera peu de repos. Cédant aux instances du fidèle Rivard,
il finit par accepter deux à trois semaines de congé par an, à Montmorency.
Recommander les pécheurs
Les rendez-vous de l’Archiconfrérie, le dimanche soir,
bénéficieront toujours de sa présence, vingt-trois ans durant, tout comme la
messe de l’Archiconfrérie, le samedi matin. Le P. Desgenettes tient à
célébrer les louanges de la Vierge Marie mais aussi à recommander lui-même
les pécheurs durant l’office réservé à la prière de l’association.
On l’a vu, chez l’abbé Desgenettes, les actes et les
paroles suivent de près les traits de caractère, et le sien est plutôt vif,
ardent, voire bouillant. Un tel homme peut-il dissimuler, avoir des
secrets ? Bien peu sans doute. Charles Desgenettes est un pasteur
entièrement donné à la tâche que le Seigneur lui a confié. Il n’a certes pas
l’extrême austérité de vie du curé d’Ars, s’il en a les inspirations et en
partage, sous bien des aspects, l’éloquence, ainsi que la charité : le comte
de Germiny, gouverneur de la Banque de France et du conseil de fabrique de
Notre-Dame des Victoires, aura l’occasion de s’en apercevoir. Mais ce qu’il
montre de générosité dans ses oeuvres et ses prêches trompe parfois le
pèlerin. Car M. Desgenettes est souvent réservé avec les fidèles mêmes qui
lui désirent lui témoigner le plus de respect et d’affection. Ainsi d’une
dame qui célèbre un jour devant lui ses vertus de prêtre – blessant sa
pudeur et son humilité – face à ceux sans doute qui reprochent au même homme
trop de distance et de froideur : « Madame, lui lance-t-il, on m’appelle
“rude abord”. Je ne suis qu’un pauvre pécheur. Et vous, Madame, qui
êtes-vous ? »
Aux esprits simples et sincères, Desgenettes révèle
bien vite le fond de son coeur, qui est aimant et compatissant. Un coeur
d’or, pour ceux, si nombreux, qui lui confient joies et peines.
Un coeur ferme et généreux, mais aussi obéissant. Le
curé de Notre-Dame des Victoires a un profond respect pour son évêque, et
pour tous les évêques, devant qui il se prosterne. Sans doute, aura-t-il
connaissance d’une irritation passagère de Mgr de Quélen, qui semble
provoquée par l’érection de l’association en archiconfrérie, laquelle
résulte d’une providence devant apparemment peu à l’archevêché. Charles
Desgenettes ne manque pourtant jamais une occasion de bousculer le piédestal
que d’aucuns ne cessent de glisser sous ses pieds.
Il le manifeste, par exemple, deux fois l’an, en
demandant publiquement pardon aux fidèles pour ses manquements à leur égard.
Le curé fait ainsi pénitence le dimanche qui suit sa fête (saint Charles
Borromée, le 4 novembre) et le jour anniversaire de son élévation au
sacerdoce (le 9 juin).
C’est d’ailleurs au jour de sa fête, le 4 novembre
1858, qu’il célèbre pour la dernière fois la messe dans son église de
Notre-Dame des Victoires. Il a 80 ans et éprouve de grandes difficultés pour
se déplacer. Il va vivre dix-huit mois encore l’extrême dépouillement de la
vieillesse. Célébrant la messe dans une pièce contiguë à sa chambre. Ou
communiant parfois comme un simple fidèle, lorsqu’il ne peut plus célébrer.
Derniers instants
Jusqu’à sa mort, le mercredi 25 avril 1860, en la fête
de saint Marc, il est remplacé et assisté par son vicaire, l’abbé Desfossés.
Et quand viennent ses derniers instants, il se confesse au R.P. Soymié, de
la Compagnie de Jésus, reçoit le viatique du vicaire général, le P. Buquet.
A son chevet se relaient les prêtres amis mais aussi diverses personnalités,
comme le sénateur Thayer et M. de Montalembert. Il a beaucoup de mal à
s’exprimer – « sa parole, écrit l’abbé Desfossés, est enchaînée par le
muguet » – mais il n’en bénit pas moins les fidèles de Notre-Dame des
Victoires le dimanche 22 avril – dimanche du Bon Pasteur. Les derniers mots
du prédicateur sont marqués par la simplicité et l’audace qui ont marqué
toute sa vie :
« Priez, persévérez et vous triompherez.
La dévotion au saint
et immaculé Coeur de Marie
est le principe et le centre de toute dévotion ».
A 1h45 du matin, le 25 avril, Charles-Eleonore
Dufriche-Desgenettes rend son âme à Dieu. Son corps est veillé par ses pairs
et par un frère dominicain (il est membre du tiers-ordre de
Saint-Dominique). Puis, le 27, une foule immense vient lui rendre un dernier
hommage dans l’ancienne sacristie. Son coeur sera déposé à la chapelle de la
rue Oudinot, tout près de cette « Providence » qu’il a fondée pour des
enfants pauvres, à l’instar de celle que fonda également, à la même époque à
Ars, son contemporain, Jean-Marie Vianney.
Bien des ressemblances se font jour dans les vies de
ces deux prêtres. Leur confiance en Marie, leurs intuitions de pasteur, leur
enchaînement au confessionnal, leur formidable charité. Desgenettes a sans
doute davantage de talent de communicateur, sinon par la parole, du moins
par l’écrit, aussi ira-t-il plus loin dans la prédication des mérites du
Coeur immaculé de la très sainte Vierge – jusqu’au bout du monde, grâce aux
missionnaires venus prendre leur élan à Notre-Dame des Victoires et se munir
du Manuel et des Annales, à l’instar de saint Théophane Vénard, qui fut
membre de l’archiconfrérie.
A Notre-Dame des Victoires, Marie est Refuge des
pécheurs. Marie est Missionnaire de la Gloire de son Fils, Marie est Mère de
Miséricorde. Charles Desgenettes l’a bien compris. Aussi devient-il ce
missionnaire du Coeur immaculé de Marie qui fut révélé à sainte Catherine
Labouré, en 1830, de ce même Coeur que célébreront les Papes au XXe siècle,
et notamment, Pie XII, Paul VI et Jean-Paul II. A ce seul titre, il
mériterait sans doute d’être vénéré dans toute l’Eglise, comme un fidèle
serviteur de Dieu. C’est toute la grâce que nous espérons aujourd’hui pour
les fidèles de Notre-Dame des Victoires et les membres de l’archiconfrérie
qui poursuivent la mission commencée par l’abbé Desgenettes : s’unir et
s’offrir avec le Coeur immaculé de Marie, dans la prière pour la conversion
des pécheurs.
Pour l’archiconfrérie :
Denis Solignac
*OEuvres inédites de M. Ch.-E. Dufriche-Desgenettes,
curé de Notre-Dame des Victoires à Paris… En quatre tomes. Sermons, prônes,
instructions, plans et notes sur divers sujets
de la religion, précédés d’une notice biographique, d’un portrait de
l’auteur et
d’un autographe de sa main. Publié sous la direction de M. l’Abbé Desfossés,
vicaire
de la paroisse. Ed A. Levesque Librairie du Saint Coeur de Marie. 1860.
Notice sur la vie de M. Dufriche-Desgenettes,
par E.-A. de Valette, ancien sous-directeur de l’Archiconfrérie, chanoine
honoraire de Digne, 1er aumônier du Lycée Napoléon. 1860.