Dans
le récit recueilli par les petits Pères augustins de la vision de Frère Fiacre,
l’obéissance est première. Alors que le religieux se sent pressé intérieurement,
depuis plusieurs jours, d’aller avertir la Reine que des neuvaines lui sont
demandées par le Seigneur pour que son désir soit exaucé – un fils héritier du
trône –, les supérieurs de Frère Fiacre, prudents, lui ordonnent de « demander à la Vierge un témoignage positif de la volonté de Dieu ». Ce
qu’il fait…
« Le
troisième jour de novembre, à l’issue de Matines, environ deux heures après
minuit, s’étant retiré dans sa cellule, il se mit en prière à son oratoire : à
peine l’avait-il commencée, qu’il entendit les cris d’un petit enfant ; il en
fut surpris, et tournant la tête du côté de la voix, il aperçut la sacrée
Vierge environnée d’une douce lumière, ayant trois couronnes sur la tête, les
cheveux pendants sur les épaules, revêtue d’une robe bleue, semée d’étoiles,
assise, et tenant un enfant entre les bras. Ce
spectacle le frappa de respect et de frayeur : n’ayez
pas peur, mon enfant, lui dit la Vierge, je suis la Mère de Dieu ; alors il se prosterna pour
adorer l’enfant qu’elle tenait entre les bras, croyant que c’était Jésus Christ
mais la Vierge l’en détourna : l’enfant
que je tiens entre mes bras, lui dit-elle, c’est le dauphin que Dieu veut donner à la France.
Cette vision dura un gros quart d’heure ; la vision disparue, ce bon Frère se
leva de son oratoire, ouvrit la fenêtre et la porte de sa chambre pour voir s’il
n’y avait point quelque enfant dans la rue, ou quelque religieux dans le
dortoir ; car il doutait si l’apparition était vraie ; mais ne voyant rien
d’aucun côté, il se remit à prier à son oratoire.
A peine y fut-il, que la
crainte d’être trompé le reprit, elle fut dissipée par une deuxième
apparition de la Sainte Vierge, et la même voix du petit enfant se fit
entendre, mais la Vierge ne lui dit mot. Cette deuxième apparition, qui dura un
quart d’heure, lui rendit la première plus croyable ; il se défiait pourtant
encore de son jugement et de ses yeux, et il craignait l’illusion.
Il recourut de nouveau à l’oraison, et sur les trois heures et demie, une troisième apparition succéda aux deux autres ; la Vierge, outre le même
enfant qu’elle tenait entre ses bras, avait encore son divin Fils auprès d’elle,
brillant de gloire avec les plaies de ses pieds, de ses mains et de son côté ;
la Vierge ne lui parla pas non plus cette troisième fois.
Enfin sur les quatre heures du matin qu’il continuait encore la prière, elle
apparut à cet autre Samuel pour la quatrième fois, et lui dit, ne doutez plus mon enfant, de ce que vous avez déclaré
à votre confesseur : pour marque que je veux qu’on avertisse la Reine qu’elle
fasse trois neuvaines à mon honneur, voilà la même image qui est à Notre-Dame de
Grâce en Provence , et la façon de l’église.
Il vit l’image et l’église, et les remarqua bien : l’image, quatre doigts plus
haute et plus brune que celle qui est à Notre-Dame de Paris, et l’église faite
en demi rond azurée et semée d’étoiles à l’endroit du maître-autel. A
ces marques, son confesseur et le Père Prieur s’informèrent, sans dire pourquoi,
de quelques personnes qui avaient été à Notre-Dame de Grâce, comment cette
église était construite, et comment était faite l’image de la Vierge. Leur
rapport se trouva conforme à ce que le Frère Fiacre leur en avait dit.
Outre ces
recherches, ils prièrent le T. R. P. Hilarion de sainte Ursule, vicaire général
de leur congrégation, de faire venir ce Frère dans sa chambre, et de lui
commander en vertu de la sainte obéissance, de raconter fidèlement, et avec
simplicité les révélations qu’il avait eues : il obéit, et à mesure qu’il
faisait sa déclaration, le secrétaire de la congrégation l’écrivait dans le
livre original des Archives ; chacun de ces Pères y mit après son paraphe :
cette déclaration subsiste encore, et elle est datée du 5 novembre, c’est-à-dire
un mois avant la grossesse de la Reine. »
Extrait de « La vie du vénérable Frère Fiacre,
augustin déchaussé, contenant plusieurs traits d’Histoire et faits remarquables
arrivés sous les règnes de Louis XIII et Louis XIV », par le P. Gabriel de
Sainte-Claire (édité à Paris chez Gabriel Amaulry, place de la Sorbonne, 1722,
avec approbation et privilège du Roy).